La réflexion: entre politique et philosophie


Le vingtième siècle a vu l’Économie prendre une place sans précédent dans l’histoire de l’humanité. L’Idéologie Économique, qui n’avait jamais été jusque-là qu’une ébauche rudimentaire, est alors devenue un pilier central dans la construction et l’évolution de nos sociétés modernes. Successivement renforcée par les deux grandes guerres, cette idéologie s’est hissée au niveau d’un véritable régime. Un “régime“, car l’Économie et l’Argent constituent un pouvoir, un pouvoir oligarchique, parce que possédé par une minorité influente et fortunée. Ce régime s’est rendu fort notamment grâce à la bourse, l’actionnariat et le renforcement progressif des marchés internationaux. Désormais, les démocraties ne règnent plus seules, elles doivent parler, débattre, négocier avec l’Économie et ses oligarques. Ces changements contemporains, bien que générateurs de progrès et de richesses, ont affaibli l’autorité des peuples.

Il est d’autant plus difficile aujourd’hui pour les gouvernements de faire valoir leur volonté au sein des marchés, car depuis une trentaine d’années, les états se retirent lentement de l’économie, renforçant cette dernière tout en lui offrant de plus en plus d’autonomie. Ainsi les états deviennent-ils de plus en plus dépendants des revenus générés par le commerce (industries, groupes, entreprises privées, etc). De nos jours, aucune loi ne saurait être votée sans avoir pris connaissance des exigences imposées par le commerce et ses représentants, ce qui affecte les jugements et les décisions des démocraties.

Voyant dans cette démocratie et son interventionnisme une entrave certaine, l’économie tente de contourner les contraintes d’état en entrant dans la zone imprécise du commerce international où règnent d’importants vides juridiques. Butinant de pays en pays, jouissant des avantages des uns, quittant les contraintes des autres, nombre d’entreprises se jouent des pouvoirs démocratiques. Certes, dans la mesure où une certaine éthique est respectée, ces mouvements économiques permettent la croissance des pays en voie de développement. Mais l’essor du commerce dans l’univers international donne à l’économie un avantage de plus sur les pays.

De surcroît, s’entame, dans le prolongement du “libéralisme“ économique, la “libéralisation“ des sociétés humaines. Si, de nos jours, la société rend plus forts les petits, il s’avère qu’elle rend les fortunés plus faibles, comme si pour ces derniers, la communauté n’était plus devenue qu’une contrainte financière. Ainsi, derrière le libéralisme se cache un mécanisme de désolidarisation du corps social, visant à libérer les grandes richesses des contributions collectives. On constate, lorsque que l’on compare dans les faits, les pays libéraux (nations anglo-saxonnes) des pays encore basés sur l’ancien modèle (nations d’Europe), on voit chez les premiers: un amoindrissement de l’Etat-providence, un affaiblissement des institutions d’entraide, une diminution radicale des contributions collectives, la santé et la sécurité réservées aux classes supérieures, une déresponsabilisation de la collectivité face à la pauvreté, etc. Aux vues de ce constat, la marche des pays encore protecteurs et soucieux des plus faibles vers l’utilitarisme inquiète. Ceci parce que dans une société où les liens solidaires se détruisent, où les classes faibles sont sacrifiées au bonheur du plus grand nombre (utilitarisme), on  voit s’installer un individualisme violent, se propager dans les esprits une perte de confiance en la société et en l’avenir, se répandre une misère sociale que l’on pensait avoir effacée de nos nations occidentales.

Au XVIIIème siècle, l’homme a démocratisé le pouvoir des chefs parce qu’il était devenu despotique. Il ne l’a pas fait disparaître, il ne l’a pas annihilé, il l’a simplement dilué dans les masses au travers de la démocratie. L’âme de ce pouvoir existe dans la société, mais en quantité plus modeste, sur davantage de personnes. Aujourd’hui, il est peut-être temps de songer à démocratiser le pouvoir financier. Il ne s’agit pas de le détruire, mais de le répandre en quantité plus faible sur chaque sujet d’un plus grand nombre; en somme, de préférer les petites fortunes aux grandes. Le capitalisme libéral fonctionne avec le principe d’inégalité absolu: que le meilleur gagne et qu’il gagne autant qu’il peut. Le communisme s’est basé sur le principe d’inégalité zéro: tous humains, tous égaux, aucune différence, voire même une négation de la différence. On peut facilement imaginer un nouvel équilibre basé sur le principe d’inégalité relative: un capitalisme libéral inchangé, une économie nationale et internationale forte, mais une limitation claire de la richesse et de l’enrichissement.
L’occident est entré dans le XXI siècle la tête haute. Ses innovations, ses progrès, sa grandeur ont répandu dans le monde plus de justice et de meilleures conditions de vie. Pourtant, laisser l’économie s’élever au-dessus des pouvoirs démocratiques, laisser les hommes fortunés se désagréger du corps social, c’est prendre le risque d’affaiblir la démocratie au profit d’autres pouvoirs. Les mouvements de libéralisation, les influences utilitaristes et autres comportements relatifs, contribuent à une aristocratisation de la société, où le schisme entre les forts et les faibles se creuse. La confiance en la société, en l’avenir, les liens solidaires, l’assurance d’un mieux pour les générations futures et les individus vulnérables, sont des valeurs clefs de la société. Elles méritent que l’on se batte pour elles.